REVISER L\'HISTOIRE-GEOGRAPHIE ET L\'ECJS.

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STALINE, CONTINUATEUR DE LENINE ?

Karl Marx, Friederich Engels, Lenine, Staline.

 

(Source: Encyclopédie Larousse.)

 

                                               Introduction

 

 

Le stalinisme a été condamné très tôt, par des militants marxistes, puisque la première biographie de Staline, de Boris Souvarine, paraît en 1935. 

Léon Trotsky, chassé d'URSS par Staline, en 1929, parlera, lui, de Révolution trahie, en 1936, décrivant le géorgien comme le représentant de la bureaucratie soviétique. Pour Trotsky, l'URSS était un "Etat ouvrier dégénéré", et si il condamnait le stalinisme comme un "Thermidor soviétique", il soutenait encore l'URSS qui, pour lui, était encore réformable de l'intérieur. 

La même année, Panaït Istrati, compagnon de route du parti communiste, fit un témoignage accablant sur la dictature de Staline, après avoir voyagé en URSS.

Un peu plus tard, en 1936, André Gide, écrivit un brûlot contre le régime stalinien dans son Retour d'URSS, et s'éloigna des communistes.

Ante Ciliga, un communiste yougoslave, qui avait séjourné en URSS, publia, en 1938, Au pays du grand mensonge, dans lequel il condamna le stalinisme.

La réalité du stalinisme était donc connu bien avant la guerre, mais la propagande communiste et surtout la formidable victoire de l'armée rouge contre les nazis, vont faire oublier la nature dictatoriale du régime stalinien.

Il fallut attendre 1956, pour que le monde, stupéfait, apprenne, lors du XXeme Congrès du PCUS, la réalité des crimes de Staline.

Le point commun de cette critique du stalinisme venant des milieux marxistes était la dissociation radicale entre stalinisme et léninisme, le premier n'étant qu'une déviation monstrueuse du second. Le stalinisme aurait consacré le "socialisme dans un seul pays" alors que Lénine était un fervent internationaliste, comme Trotsky. Staline, aurait incarné la bureaucratie parasite, alors qu'Illitch avait des tendances anti-bureaucratiques. Enfin, le géorgien aurait forgé un régime policier, élevant la censure et la répression à un niveau jamais atteint, alors que Lénine avait une conception plus démocratique du régime soviétique. Certains trotskystes ont même fait de Staline l'agent du capitalisme alors que Lénine serait un authentique combattant du prolétariat !

Mais au-delà des discours et des justifications idéologiques, nous allons analyser les réalités de l'idéologie et de la pratique léniniste pour nous apercevoir que Staline s'est tout simplement servi des outils mis en place par Lénine pour faire sa politique.

 

I°) La conception du parti, chez Lénine.

 

En 1902, dans Que faire ?, Lénine précise sa définition du Parti bolchevik et quel sera son rôle. L'exergue dans la préface de son ouvrage est révélateur de sa conception du parti :

 

"...La lutte intérieure donne au parti la force et la vitalité : la preuve la plus grande de la faiblesse du parti, c'est son amorphisme et l'absence de frontières nettement délimitées;le parti se renforce en s'épurant..."
(Extrait d'une lettre de Lassalle à Marx, 24 juin 1852.)

 a°) Un parti centralisé et hiérarchisé.

 

Pour Lénine, le parti, avant-garde du prolétariat, doit être composé de militants professionnels, capable de prendre le pouvoir quand les conditions socio-politiques le permettraient. En 1903, à Bruxelles et à Londres, lors du Congrès du PSODR, la scission entre bolcheviks, guidés par Lénine et mencheviks, dirigés par Martov, s'était déjà faite sur une question d'organisation du Parti, preuve de l'importance qu'Illitch donnait à ce point. Lénine défendait déjà l'idée d'un parti fermé et avant-gardiste, alors que Martov était partisan d'une organisation ouverte vers les autres institutions ouvrières, d'un parti de masse, à l'image de la social-démocratie allemande.

Très rapidement, la conception "ultra-centralisée" du parti bolchevik fut critiquée par des militants marxistes, comme Rosa Luxemburg, qui écrivit:

 

"Questions d'organisations de la social-démocratie russe"

 

, en 1904, pour stigmatiser la conception du parti par Lénine. On peut y lire :

 

"Le livre du camarade Lénine, l'un des dirigeants et militants les plus en vue de l'Iskra, Un pas en avant, deux pas en arrière, est l'exposé systématique des vues de la tendance ultracentraliste du parti russe. Ce point de vue, qui y est exprimé avec une vigueur et un esprit de conséquence sans pareil est celui d'un impitoyable centralisme posant comme principe, d'une part, la sélection et la constitution en corps séparé des révolutionnaires actifs et en vue, en face de la masse non organisée, quoique révolutionnaire, qui les entoure, et, d'autre part, une discipline sévère, au nom laquelle les centres dirigeants du parti interviennent directement et résolument dans toutes les affaires des organisations locales du parti. Qu'il suffise d'indiquer que, selon la thèse de Lénine, le comité central a par exemple le droit d'organiser tous les comités locaux du parti, et, par conséquent, de nommer les membres effectifs de toutes les organisations locales, de Genève à Liège et de Tomsk à Irkoutsk, d'imposer à chacune d'elles des statuts tout faits, de décider sans appel de leur dissolution et de leur reconstitution, de sorte que, enfin de compte, le comité central pourrait déterminer à sa guise la composition de la suprême instance du parti, du congrès. Ainsi, le comité central est l'unique noyau actif du parti, et tous les autres groupements ne sont que ses organes exécutifs."

 

Cette centralisation du Parti ira en s'accentuant avc notamment la création du Politburo, organe suprême du Comité Central du PCUS, en 1919, qui comprenait, à l'origine, 5 membres, qui étaient les dirigeants de fait du Parti.

Ce même Politburo, lors du Xeme Congrès du PCUS, en mars 1921, deviendra l'organe suprême du Parti, à la place du Comité Central, qui lui déléguera tous ses pouvoirs.

Staline s'est donc servi de cette hyper-centralisation du Parti, déjà effective sous Lénine, pour prendre le pouvoir aisément, puisqu'il lui suffisait d'être majoritaire au Politburo (composé de 7 membres en 1921), c'est à dire d'y faire rentrer ses créatures et d'éliminer ses opposants,  pour gouverner le Parti.

 

b°) Un parti "omniscient et omnipotent", avant-garde du prolétariat.

 

Cette expression de "comité central omniscient et omniprésent" se trouve toujours sous la plume de Rosa Luxembourg. Pour Lénine, les membres du Parti connaissant les lois de l'histoire et donc du devenir historique, étaient à même de guider le prolétariat, qui pouvait avoir une conscience de ses intérêts immédiats (ou conscience trade-unioniste), mais était incapable de s'élever à une conscience de classe qui devait, nécessairement, lui être apportée de l'extérieur.

Dépositaire de la vérité historique, les membres du Parti détenaient donc la vérité, et le Parti avait toujours raison comme le précisa un peu plus tard Trotsky, en 1924:


(Source: wikipedia)

 

 

"Aucun de nous ne veut et ne peut discuter la volonté du Parti, car le Parti a toujours raison. On ne peut avoir raison qu'avec et par le Parti, car l'histoire n'a pas ouvert d'autres voies pour la raison".

 

 c°) Le Xeme Congrès et l'interdiction des fractions.

 


 

 

Dans sa pratique politique, Lénine a toujours accepté le dialogue contradictoire, ce qui n'était pas vraiment le cas de Staline. Toutefois, Charles Bettelheim note, dans Les luttes de classe en URSS, tome 1, Maspero/Seuil, 1974, page 354, que le Xeme Congrès du PCUS, en mars 1921, fut le dernier congrès à avoir été précédé d'un débat largement ouvert, pratique de la liberté d'expression qui disparaîtra ultérieurement. Il est vrai que Trotsky et Boukharine, partisans de la militarisation du travail et de la sujétion des syndicats au Parti et l'Opposition Ouvrière, adepte de la démocratie ouvrière, auront eu tout le loisir de s'exprimer, pendant le Congrès, mais aussi dans la Pravda.

 

 

 

Ce Congrès, qui se déroule en mars 1921, alors que la guerre civile se terminait sur les répressions des marins de Cronstadt et de la révolte paysanne dans le Tambov, va, avec la "résolution sur l'unité du Parti", interdire les fractions. Certes, Lénine avoua que cette interdiction était prise pour des raisons exceptionnelles, qu'un Bulletin de discussion présenterait les divergences au sein du Comité Central et qu'en cas de différents graves, des procédures de médiation seraient mises en place. Il n'en reste pas moins, comme l'avoue Charles Bettelheim, que c'est à partir de cette résolution que le débat idéologique, au sein du parti, va diminuer pour totalement disparaître, le fameux Bulletin de discussion prévu pour les opposants, n'ayant jamais été publié ! L'accusation de fractionnisme équivaudrait à l'hérésie, chez les catholiques !

 

L'interdiction des fractions dérivera vers la criminalisation des fractions, sous Staline, qui avec cette résolution disposa d'un puissant levier pour museler ses opposants.

 

Lénine n'avait certainement pas pensé aux conséquences funestes de cette résolution, mais certains bolcheviks avaient perçu la dangerosité de la nouvelle interdiction, notamment Karl Radek qui dira, plus tard, qu'il avait eu l'impression de se mettre la corde au cou, en votant cette résolution.

 

 II.Une conception exclusive et monopolistique du pouvoir.

a°) De tout le pouvoir aux soviets à tout le pouvoir au Parti.

# Tout le pouvoir aux soviets, un slogan opportuniste.

Dans ses Thèses d'Avril, parues le 7 avril 1917, alors qu'il retournait d'exil, Lénine, dans son point 4, affirmait que "les soviets des députés ouvriers sont la seule forme possible de gouvernement révolutionnaire" et proclamait la "nécessité du passage de tout le pouvoir aux soviets des députés ouvriers".

 

Il réitérera son cri de "Tout le pouvoir aux soviets" en juillet 1917, alors que la journée du 4 juillet avait failli être un Octobre avant la lettre, échouant juste devant l'indécision des leaders bolcheviks. Après cet échec, certains dirigeants furent arrêtés, comme Trotsky et Lénine repartit en exil.

 

On peut s'étonner de cette nouvelle devise léniniste, lui qui s'est toujours méfié des assemblées élues et qui revendiquait, pour le seul militant du parti bolchevik, dépositaire de la "conscience de classe", la légitimité de guider le prolétariat. On peut sans hésitation affirmer que ce "tout le pouvoir aux soviets", était un cri opportuniste, pour rallier les citoyens au parti bolchevik, dans un contexte d'intense compétition pour le pouvoir.

L'Etat et la Révolution, que Lénine, sortira en septembre 1917, reste aussi un écrit opportuniste, dans ce même contexte très tendu de lutte pour le pouvoir. Il précisait que l'Etat bourgeois sera détruit pour laisser place à un Etat prolétarien qui prendra la forme de la Commune. Le pouvoir policier et militaire, leviers principaux de l'Etat bourgeois seront délégués au peuple en armes qui élira et révoquera ses représentants. Curieuse analyse anarchisante qui ne sera jamais réalisée, puisque c'est le Politburo du Parti bolchevik qui concentrera tous les pouvoirs et non les soviets et à fortiori le peuple !

# Pendre le pouvoir sans passer par le Soviet

Lors du coup d'état bolchevik, le 25 octobre 1917, Lénine a appliqué la devise ci-dessus. En effet, il aurait pu attendre le Congrès pan-russe des Soviets prévu fin octobre 1917 pour renverser un gouvernement provisoire fantomatique et sans plus aucune légitimité. Mais Lénine a forcé le parti bolchevik à choisir le coup de force, dès le 10 octobre 1917, malgré l'opposition de Trotsky et de Kamenev, qui auraient préféré attendre l'adoubement par le Congrès des soviets, contrôlé par les bolcheviks depuis fin août 1917, ce qui aurait préservé une légitimité démocratique.Comme l'indique Trotsky, l'insurrection fut favorisée par la décision de Kerenski d'envoyer la garnison de Petrograd, trop bolchevisée à son goût, au front ! Ca sera la dernière erreur du chef du gouvernement provisoire.

 

Si Illitch opta pour l'insurrection, c'est, d'après Orlando Figes, qu'il ne voulait pas avoir à négocier et à gouverner avec les mencheviks ni avec les socialistes-révolutionnaires qui auraient été de la partie en cas de désignation du gouvernement par le soviet. Or, après le coup de force bolchevik du 25, le lendemain, pour protester, les socialistes-révolutionnaires et les mencheviks ont quitté le Congrès, en signe de protestation, laissant les mains libres à Lénine.


(Source: wikipedia)

 

# La prise de pouvoir du Parti et la marginalisation des soviets.

 

Dès le lendemain de sa prise de pouvoir, le Sovnarkom ou Conseil des Commissaires du Peuple, constitué uniquement de bolcheviks, est en concurrence avec le V.Ts.I.K. acronyme du Comité Central exécutif pan-russe des soviets, qui est, juridiquement parlant, l'organe suprême du pouvoir, en tant qu'émanation du Congrès des Soviets. En droit, le Sovnarkom est soumis au V.Ts.I.K comme le consacrera la première Constitution soviétique de juillet 1918. Dans la pratique, c'est le contraire qui s'est réalisé. En effet, dès le 30 octobre 1917, le Sovnarkom publie un décret par lequel il s'accorde le monopole du pouvoir législatif.(cf Charles Bettelheim, La lutte des classes en URSS, 1917-1923, tome 1, Maspero/Seuil, 1974, page 92).

 

La Constitution de 1918, malgré le primat théorique du V.Ts.I.K sur le Sovnarkom, ne changera pas la pratique, le Comité exécutif des soviets devenant un organe de ratification des décisions prises par le Conseil des Commissaires du Peuple, c'est à dire du Politburo du parti Bolchevik.

 

D'ailleurs, au VIIIeme Congrès du PCUS en mars 1919, Timofeï Sapronov et Nicolas Ossinski proposent de réhabiliter le rôle des soviets, devenus, d'après eux, de simples organes de ratification, mais leur demande est rejetée.

 

Dans ce cadre, Staline ne changera pas la pratique du primat du parti sur le soviet.

 b°) De l'élection de l'Assemblée Constituante à sa dissolution par les bolcheviks.

 # L'Assemblée Constituante, une illusion ?

 Véritable mythe pour les sociaux-démocrates, l'élection de l'Assemblée Constituante concentrait toutes les énergies révolutionnaires. Dans ses Thèses d'Avril, Lénine critiquait le gouvernement provisoire qui était accusé de ne pas préparer les élections pour élire cette Constituante.

 

Mais Lénine, dès juillet 1917, parlait d'illusions constitutionnelles et subordonnait l'élection de la future Assemblée Constituante, à une nouvelle révolution prolétarienne. Mais surtout, dans ce même texte, Lénine dévoilait un peu plus sa conception du pouvoir, qui n'était pas de tenir compte de la "volonté de la majorité", mais de vaincre au moment décisif  comme il le disait, dans Les illusions constitutionnelles :

 "Continuons. La révolution se distingue précisément de la situation « normale » des affaires de l'Etat en ce que les questions litigieuses de la vie publique sont tranchées directement par la lutte des classes et par une lutte des masses qui va jusqu'au recours aux armes. Il ne peut en être autrement, puisque les masses sont libres et armées. Il résulte de ce fait essentiel qu'il ne suffit pas, en période révolutionnaire, de connaître la « volonté de la majorité » ; non, il faut être le plus fort, au moment décisif et à l'endroit décisif ; il faut vaincre.".

 

# Election et dissolution l'Assemblée Constituante.

 

 Malgré les prévenances de Lénine sur l'élection d'une Assemblée Constituante, comme l'avait montré, déjà, son texte sur les illusions constitutionnelles,  les bolcheviks, qui avaient critiqué le gouvernement provisoire pour son attentisme, se sentent moralement obligés d'organiser ces élections qui auront lieu en novembre 1917. La participation est importante, près de 60 % du corps électoral. Sur  703 sièges, les bolcheviks en obtiennent 168 alors que les SR en remportent 299, dont 39 au SR de gauche, seul allié des bolcheviks. Les résultats de cette élection reflètent la nature paysanne de la Russie, avec des campagnes où les SR sont mieux implantées que les bolcheviks. La classe ouvrière, acquise à ces derniers est encore numériquement trop faible face à une paysannerie majoritaire.

 

Ne possédant pas la majorité dans la nouvelle Assemblée Constituante, Lénine va la délégitimer dès le mois suivant, en décembre 1917, dans ses Thèses sur l'Assemblée Constituante. Dans le point 18 de ses thèses, Lénine demandait de nouvelles élections et une reconnaissance du pouvoir des soviets par la nouvelle Assemblée élue.  

 

Il est évident que le Conseil des commissaires du peuple bolchevik ne pouvait accepter une assemblée constituante aux mains des SR et des Mencheviks. Aussi, lors de la réunion de l'Assemblée Constituante, le 5 janvier 1918, présidée par le SR Viktor Tchernov, celle-ci fut dissoute peu après par des tchekistes envoyés par le pouvoir bolchevik. 

 

Lénine, le 6 janvier,  justifia cette dissolution pour sauver la révolution prolétarienne, en accusant les SR de collusion avec la bourgeoisie.

 Cette dissolution reflétait la nature du parti bolchevik qui se voulait le seul dépositaire de l'expression politique. Tous les partis furent tour à tour interdits. Les partis de droite, le furent dès 1917, ceux de gauche dans l'année 1918.

 

 # Krontsadt ou le chant du cygne des anarchistes.

 

En mars 1921, alors que le Xeme Congrès du PCUS va bientôt voter l'interdiction des fractions, les marins de la base navale de Kronstadt se révoltent contre le pouvoir bolchevik en demandant la fin de la dictature du parti bolchevik, et le retour du pouvoir aux soviets. Il réclame aussi la libreté de réunion et la liberté de la presse.

 

Le 5 mars, Lénine fit rejeter les demandes du soviet de Kronstadt, accusant celui-ci d'être à la solde des forces réactionnaires et contre-révolutionnaires et deux jours après, des opérations militaires contre la base navale commencèrent. 10 jours plus tard, après d'âpres combats, l'armée rouge réinvestit la place. Il y aura des milliers d'exécutions et de déportations des marins et de leurs familles.

 

Lorsque Staline fut élu secrétaire général du PCUS en 1922, ce dernier était le seul parti de l'échiquier politique soviétique. 

 III.Etatisation et bureaucratisation.

 a°) De l'élection à la nomination des fonctionnaires.

 # Les Thèses d'Avril : Election et révocation.

 Dans ses Thèses d'Avril, au point 5, Lénine déclarait:

 "Non pas une république parlementaire, - y retourner après les Soviets des députés ouvriers serait un pas en arrière, - mais une république des Soviets de députés ouvriers, salariés agricoles et paysans dans le pays tout entier, de la base au sommet.

 Suppression de la police, de l'armée  et du corps des fonctionnaires.

Le traitement des fonctionnaires, élus et révocables à tout moment, ne doit pas excéder le salaire moyen d'un bon  ouvrier".

 ce qui promettait une dés-étatisation de la société.

 

Cette thèse quasi-anarchisante, en rupture avec les écrits précédents de Lénine, que l'on peut expliquer comme un discours opportuniste en vue de la prise de pouvoir par les bolcheviks, sera réitérée dans L'Etat et la Révolution, en septembre 1917. Ilitch dit que l'Etat prendra la forme de la Commune, en référence, évidemment à la Commune de Paris, geste mythique dans l'imaginaire social-démocrate, mais qui n'a pas vraiment de sens pratique.

# Nomination et contrôle du centre.

 Alors que l'anarchie gagne et que l'autorité de l'Etat se dissout, le 3 mars 1918, le VNSKh, l'organisme gérant la planification économique, que c'est l'administration centrale qui nommera les directeurs technique et administratif des unités de production, épaulés par un commissaire politique.

 Au niveau quantitatif, le nombre de fonctionnaires passera de 576 000 à 2,4 millions de 1917 à 1921 (cf Orlando Figes, La révolution russe, page 845).

 b°) Le parti et les syndicats.

 # Des syndicats autonomes, en théorie.

 Au VIIIeme Congrès du PCUS, en mars 1919, le point 5 du volet économique, voté par les délégués, déclare que "les syndicats doivent participer activement à la gestion économique". Charles Bettelheim précise (cf.p.345) que ce point là n'eut jamais eu de suite, dans la pratique productive et que les partisans de ce point 5, seront taxés, plus tard, de "déformation syndicaliste".

 

Malgré tout, cette disposition favorable aux syndicats allait générer, durant deux ans, des discussions au sein du parti bolchevik quant aux rôles des syndicats.

  # Trotsky et la militarisation du Travail.

 Au 9eme Congrès du PCUS, en mars-avril 1820, Trotsky et Boukharine vont défendre le principe de la "militarisation du travail" et de la sujétion totale des syndicats au Parti. Les ouvriers devaient être considérés comme des soldats et tout absentéisme devait être traité comme une désertion devant l'ennemi. 

 # L'Opposition Ouvrière.

 Regroupée autour de Chliapnikov et d'Alexandra Kollontaï, cette tendance veut réactiver le point 5 du chapitre économique voté lors du VIIIeme Congrès, mais resté depuis lettre morte ! L'opposition ouvrière voulait que les comités d'ouvriers, dans les usines, puissent contrôler la production, à la place de bureaucrates nommés par le centre.

Lénine fit repousser la ligne Trotsky et celle de l'Opposition Ouvrière, pour adopter une résolution de compromis. Mais, encore une fois, le principe électif fut battu en brèche et les nominations par le parti, la norme.

 Staline garda cette pratique de nominations et la perfectionna. 

 

 IV. La position de Lénine face au monde paysan.

 # La révolution prolétarienne impossible en Russie ?

 Toute la problématique de la révolution bolchevik en Russie, c'est qu'elle se déroule dans un pays arriéré impropre à une révolution de type prolétarienne comme l'avait noté Rosa Luxembourg et Karl Kautsky. Pour le "pape du marxisme", une révolution marxiste en Russie était une véritable hérésie car ce pays n'avait pas connu une certaine accumulation du capital et n'avait pas été caractérisé par une transition d'économie bourgeoise nécessaire pour atteindre la phase socialiste. C'est ce qu'il exprimait dans ce texte de 1922: "Rosa Luxemburg et le bolchevisme".

 # Les Thèses d'avril et le décret sur la Terre.

 Depuis la révolution de février 1917, les paysans ont commencé à se partager la Terre en expropriant de force, les grands propriétaires terriens. L'entrée du SR Viktor Tchernov dans le gouvernement provisoire, début mai, fit accélérer cette révolution paysanne qui était pilotée par le "mir".

 Lénine, lorsqu'il revint d'exil, exprima, dans ses Thèses d'Avril, dans son point 6, son désir de "nationaliser toutes les terres dans le pays et leur gestion faite par les soviets locaux de députés et de salariés agricoles". "Transformation de tout grand domaine (de 100 à 300 hectares) en une exploitation modèle " placée sous le contrôle des soviets locaux. Implicitement, Illitch annonçait ce que serait la future politique de l'état prolétarien envers la propriété agricole.

 Juste après le coup de force bolchevik, le 26 octobre, fut édité le "décret sur la Terre", qui réitérait la fin de la grande propriété foncière, et donnait aux comités et soviets locaux la responsabilité de la réforme agraire, jusqu'à l'élection de la prochaine Assemblée Constituante. En fait, Lénine actait le partage, déjà réalisé, par les paysans, par le biais de la communauté villageoise, des grandes propriétés foncières, n'ayant pas les moyens de contrer ce "partage noir" dans un contexte d'anarchie et d'effondrement de l'autorité de l'Etat.

 

Si le décret sur la Terre rallie aux bolcheviks les paysans, il va créer, aussi, des millions de petits propriétaires qui résisteront, plus tard, au désir de Lénine de collectiviser la Terre.

 

D'ailleurs, devant la majorité SR à l'Assemblée Constituante, qui reflétait la sociologie paysanne de la Russie profonde, Lénine va inciter le moujik à frapper le propriétaire terrain et le koulak, ennemi irréductible de la révolution d'Octobre.

# La bataille du grain, l'offensive lancée contre la paysannerie.

 

Début 1918, les villes soviétiques, mal ravitaillées, se meurent de faim. Les réseaux de distribution et de production s'étant effondrés, les villes n'ont rien à donner aux paysans contre leur surplus de blé, et ce dernier préfère stocker son grain en vue de jours meilleurs. Les bolcheviks vont alors décider, le 09 mai 1918, que tous les excédents de grains seront propriété de l'Etat, déclarant implicitement la guerre aux koulaks et aux besaciers. Le 11 juin 1918, un décret précisait la création des Kombedy, ou Comités de paysans pauvres, censés exporter la lutte des classes à la campagne et aider le pouvoir soviétique en débusquant le koulak. Quelques semaines après, Lénine fera un féroce discours contre les koulaks, ennemis irréductibles de la révolution :

 "Les koulaks sont les ennemis enragés du gouvernement soviétique. […] Ces vampires se sont enrichis sur la faim du peuple. […] Ces araignées se sont engraissées aux des paysans ruinés par la guerre, aux dépens des ouvriers. Ces sangsues ont sucé le sang des travailleurs et se sont enrichies alors que les ouvriers des villes et des usines mouraient de faim. […] Guerre implacable aux koulaks ! Tous à mort." .

Des brigades alimentaires écumaient les campagnes, habilitées à occuper les villages, à confisquer le grain, avec des méthodes dignes de la police tsariste, selon le commissaire du peuple à l'approvisionnement, Tsiouroupa. Le pillage, les viols, les exécutions sommaires furent légions et en juillet-août 1918, plus de 200 soulèvements paysans furent notés, contre ces brigades alimentaires. Cette guerre contre la paysannerie relança la guerre civile qui était inexistante, après la défaite des maigres troupes de Denikhine, fin décembre-début 1918 que Roman Goul narra dans la Campagne des glaces. 

Cette guerre contre la paysannerie fut contre-productive, comme le précise Charles Bettelheim, car la majorité des moujiks était des paysans moyens, depuis le partage des terres.

 En 1919 96,8 % des terres étaient cultivées par des paysans travaillant individuellement, 2,7 % étaient cultivées par des fermes d'Etat, et 0,5 % par des coopératives. La réforme agraire, d'après Charles Bettelheim, avait donc bien eu un cartactère démocratique mais pas socialiste !

 

En définitive, l'offensive que Staline lança contre la paysannerie, en 1930, avec la collectivisation des Terres, s'inscrivait dans une logique léniniste, commencée dès juin 1918, mais stoppée par Illitch, sous la pression des événements. De toute manière, dans un pays majoritairement paysan, l'industrialisation ne pouvait se faire que sur le dos des moujiks, puisque obtenir des devises étrangères ne pouvait se faire qu'en vendant des produits agricoles et notamment des céréales, à l'étranger.

 V. La mise en place d'un régime policier, agent de la Terreur rouge.

 Il est évident que dans le contexte d'anarchie ambiante, après la prise de pouvoir des bolcheviks, en octobre 1917 et face aux dangers qui guettent le nouveau pouvoir, la création d'une force de police et d'une armée étaient vitales. Mais nous allons voir que les pouvoirs extraordinaires de la nouvelle police, si ils pouvaient justifiés pendant la gurre civile, ne l'étaient plus vraiment, cette dernière gagnée.

 a°) De la Tcheka à l'OGPU.

 # La Tcheka, un organisme aux pouvoirs extra-judiciaires.

 La Tcheka a été créée le 7 décembre 1917, est l'acronyme, en russe, de "Commission extraordinaire pan-russe pour la répression de la contre-révolution et du sabotage". Il n'y eut aucun décret pour rendre compte de la création de la Tcheka, et c'est Félix Dzerjinski qui fut nommé à sa tête.

 A l'origine, ce fut donc une structure exceptionnelle, nécessaire le temps de la guerre civile. Si on revient aux Thèses d'Avril , Lénine y affirmait, dans son point 5, la suppression de la police et de l'armée.

 

Mais dans un contexte de guerre civile et d'anarchie, la création de cette police chargée de traquer les ennemis de l'intérieur, semblait inéluctable et souhaitable.

 De 30 000 tchékistes, fin décembre 1917, à 210 000 en 1921 (à comparer au 13 407 agents de l'Okhrana tsariste en 1912) la Tcheka a connu une inflation de ses effectifs exponentielle pendant la durée de la guerre civile.

 

D'après Nicolas Werth, les effectifs de la Tcheka vont nettement décroître, avec la fin de la guerre civile, de 210 000 en 1921 à 115 000 fin 1922.

 

La suppression de la police proposé par Lénine dans ses Thèses d'Avril s'est transformée en une augmentation sans précédent des effectifs policiers, avec une bureaucratie policière qui va survivre à Illitch et qui allait être le pivot du régime soviétique.

 # L'OGPU, une bureaucratie policière.

 Le 6 février 1922, le GPU remplace la Tcheka, renommé OGPU en novembre 1923, placée sous l'autorité directe du Conseil des Commissaire du Peuple.

 Le 9 octobre 1924, Gregory Sokolnikov proposait de diminuer le budget et les effectifs de l'OGPU. D'autres bolcheviks, comme Boukharine ou le Commissaire du Peuple à la Justice, Nicolas Krylenko ou le Commissaire du Peuple aux Affaires Etrangères,  se plaignaient des pouvoirs extra-judiciaires de l'OGPU, qui pouvait arrêter et condamner à mort les citoyens soviétiques sans forme de procès. Or, Dzerjinski, soutenu par le rusé Staline, va réussir à préserver ses pouvoirs discrétionnaires, faisant de l'OGPU une administration ne relevant d'aucune loi et uniquement responsable devant le Sovnarkom, donc potentiellement à la botte d'un futur dictateur !

 b°) La guerre civile : Terreur blanche contre Terreur rouge.

 # Guerre à mort aux riches.

Dès décembre 1917, dans "Comment organiser l'émulation ?", Lénine proclamait :

"Pas de quartier pour ces ennemis du peuple, ces ennemis du socialisme, ces ennemis des travailleurs. Guerre à mort aux riches et à leurs pique-assiette, les intellectuels bourgeois ; guerre aux filous, aux fainéants et aux voyous."

 Or, à cette époque, la seule résistance blanche se trouve sur le Don, avec la petite armée des Volontaires de Kornilov puis de Denikhine, qui sera vite isolée.

  Le SR de gauche, Steinberg, à la Commissaire du Peuple à la Justice, lorsqu'il découvrit, en février 1918, le décret sur "la patrie socialiste en danger" et son point 8:

 "Les agents de l’ennemi, les trafiquants, les pillards, les voyous, les agitateurs contre-révolutionnaires, les espions allemands, pris sur le fait, doivent être fusillés.".

alla se plaindre chez Lénine sur l'utilité de son Ministère qu'il faudrait appeler :

 "Ministère de l'Extermination sociale".

  Illitch lui répondit que c'était la bonne appellation mais qu'on ne pouvait le dire !!

En 1920, Trotsky, dans Terrorisme et communisme légitimera le recours à la Terreur d'Etat.

# La Terreur rouge.

Elle s'opposa à la Terreur blanche, non moins atroce, et fut formalisée dans un décret du 5 septembre 1918, du Sovnarkom, intitulé "Sur la terreur rouge".

Cette Terreur fut la matrice des futures pratiques policières staliniennes.

# Le Goulag.

Dès janvier 1918, il est décidé d'arrêter les ennemis du peuple qui seront envoyés, après la paix de Brest-Litovsk, dans les anciens camps de prisonniers de guerre. La notion d'ennemi du peuple, peu précise, donne au pouvoir soviétique une latitude importante qui fait de chaque citoyen soviétique, un "ennemi du peuple" en puissance.

 Le 15 avril 1919, le décret n°45, Au sujet des camps de travaux forcés, paraît dans les Izvetsia.

 

c°) La radicalité des moyens tuerait-elle les fins ?

 Le communisme de guerre et la guerre civile ont violenté profondément la société russe et s'est traduit par une inflation des organes de sécurité qui agissait comme "un Etat dans l'Etat". Le pouvoir extra-judiciaire dont ils bénéficiaient, pendant la guerre civile, s'est pérennisé après la fin de celle-ci, faisant de l'OGPU un organisme tout puissant, ayant un pouvoir de droit et de mort sur chaque citoyen soviétique. 

 Les pratiques violentes, légitimes pour sauver la révolution d'octobre, ont continué, après la victoire définitive des bolcheviks, et ont été instrumentalisées par Staline pour contrôler le pouvoir soviétique. Le dictateur géorgien a trouvé, dès son accession au pouvoir, à la fin des années 20, tous les leviers répressifs déjà opérationnels sous Lénine et il s'est surtout servi de l'interdiction des fractions, votée au Xeme Congrès, en mars 1921, sous l'impulsion d'Illitch, pour immoler l'ancienne garde bolchevique. 

Staline n'a donc pas inventé un nouveau système, il a simplement perfectionné celui forgé par Lénine, en y ajoutant sa paranoïa extrême.

 



10/07/2013
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